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Le vieux Brésilien

Par Nathalie Maranelli

PARIS – AMAZONIE. Épisode 7

Valente a tout perdu. Sa femme et sa dignité. Il se lève à cinq heures, tous les matins. Il vit dans une petite pièce au-dessus de son ancien restaurant, tenu aujourd’hui par sa belle-fille. Il n’a qu’un minuscule point d’eau pour se laver, un matelas à même le sol et une petite lucarne qui lui permet de voir au loin la mer, et le Corcovado. Il s’estime chanceux de pouvoir encore travailler à son âge, 81 ans. Sa peau est mate, chaque trait qui dessine ses rides n’est qu'un rappel de toutes ses années de travail, comblées de bonheur.

Son crâne s’est dégarni, sa barbe a blanchi mais son esprit est resté vif et son regard vert clair, droit.

De son ancienne vie, il ne lui reste plus grand-chose. Tout a été vendu, pour rembourser l’emprunt bancaire et sauver ainsi la churrascaria Arawak, le restaurant à viande Arawak. Il a tout cédé à sa belle-fille, Ana Carolina, après le décès de son épouse, il y a deux ans et demi maintenant. Son choix avait été réfléchit, se détacher du matériel, pour aller à l'essentiel, et se rapprocher doucement de sa défunte épouse, par la méditation et le dessin.

Pour aider Ana Carolina, il continue à travailler dans son restaurant. Chaque matin son visage s’illumine quand il reprend son service, mais son corps, lui, le trahi ; une douleur à la hanche le fait souffrir. Valente est chargé d’ouvrir, tous les matins, la porte aux employés. Sept-heures moins quart pour les premiers ! Il porte bien son prénom Valente, « vaillant », il l’a toujours été. Dès son plus jeune âge, il aidait déjà ses parents dans leur restaurant de fruits de mer à Bahia, plus précisément à l’île d’Itaparica. À l'époque, ce n'était qu’une cabane de pêcheurs qui vendait du poisson frais. Petit à petit, son père pêcheur, et sa mère cuisinière, transformèrent la hutte en restaurant. Ils la baptisèrent le « Yemanja » en éloge à cette Orisha, déesse, qui protège les familles, les enfants et la pêche. De son enfance et de son adolescence il ne gardera que de bons souvenirs, une famille aimante, croyante et à l’écoute.
Le jour où il leur annonça qu’il allait se marier avec une Carioca (habitante de Rio de Janeiro) et qu’il quitterait l’île, ses parents, le cœur serré, lui donnèrent leur bénédiction. Quelques jours avant son départ, ils organisèrent une cérémonie autour du Candomblé (une des religions afro-brésiliennes pratiquées au Brésil).  La célébration lui apporterait un bonheur absolu !

Il avait tenu son restaurant pendant plus de 50 ans, avec l’aide et la complicité de sa douce épouse, Ana Clara. Depuis sa disparition, le vieux brésilien occupait tous les postes, du lever jusqu’à la fermeture du lieu. Plus de mots tendres de la part de sa femme pour l'inciter à déléguer ou à prendre une pause bien méritée. Pour le convaincre, elle connaissait son péché mignon, elle lui préparait une assiette de côtelettes de veau grillées parsemées de gros sel. Il les mangeait à la main et les rognait jusqu’aux os. Ensuite, elle venait s’assoir à ses côtés après leur avoir soigneusement préparé una batida de mango, un jus de fruits frais mixé, une de ses meilleures recettes : une mangue – une banane mure – du lait de coco – des oranges pressées – un yaourt nature et quelques glaçons. Le tour était joué ! Elle se posait face à son mari, lui tendait son jus, et ils trinquaient les yeux dans les yeux. La pause se terminait, Valente requinqué pouvait reprendre du service !

Sa belle-fille, n’avait aucune de ses attentions envers lui. Pas de répit pour le idoso, le vieux.  C’est comme cela qu’elle l’appelait, s’adressant à lui à tout moment.

  • Idoso ! il faut penser à commander plus de pain ….
  • Idoso ! Il faut dire au serveur de ne pas oublier de mettre les serviettes de table …
  • Idoso ! les viandes ne sont pas assez cuites ….
  • Idoso ! Tu ne ressembles à rien ! penses à mettre une chemise propre avant de démarrer le service !

Ana Carolina avait subitement changé d’attitude après avoir hérité du restaurant. Elle était devenue directive et exigeante avec Valente. Elle l’avait même menacé de reprendre la pièce insalubre au-dessus du restaurant, pour y installer son bureau. Le vieux brésilien, tant bien que mal, prenait sur lui et continuait à travailler, tête baissée et épaules rentrées. Il agissait encore comme si l’avenir du restaurant ne dépendait que de lui. Il était sur tous les fronts : ouverture - ménage – courses – montage - cuisine et le service jusqu’à la fermeture. Depuis le début de la pandémie, des mesures sanitaires strictes touchaient tous les restaurateurs. Valente restait consciencieux pour ses collègues et pour lui.  Désinfecter, se masquer, redésinfecter, des heures de travail en plus, qu’il ne rechignait pas.

 L’état d’esprit du pays était partagé au sujet du virus qui tue. Les rumeurs insinuaient que le président venait d’être testé positif. Le vieux brésilien espérait que des mesures strictes allaient être prise dans les semaines à venir. Le restaurant « L’Arawak » risquait de fermer. Cette mesure saine et nécessaire le rassurait. La vie, il l’aimait encore, et espérait pouvoir un jour retourner à l’île d’Itaparica, une dernière fois, avant son envol lumineux pour rejoindre Ana Clara !

L’attitude de sa nora, sa belle-fille, choquait toute l’équipe. Elle atteignait la dignité de Valente. Certains avaient entendu dire que les personnes âgées étaient de plus en plus exploitées et maltraitées au Brésil. Les médias appelaient ça :  l'esclavagisme dos Idosos.

L’organisation mondiale de la santé indique qu’une personne âgée sur six a subi des maltraitances : physiques, sexuelles, psychologiques ou morales, ainsi que des violences matérielles et financières.

Les employés tentent d’aider le vieillard au quotidien, sans que la nouvelle patronne puisse sans apercevoir. Sinon, elle se lâchent deux fois plus sur lui, en hurlant ! Idiso au travail !

Un couple de serveur propose à l’homme âgé de l’accueillir : - « Tu n’auras rien à faire Valente, tu pourras disposer de la maison en journée, rien que pour toi ; reposer ta hanche, et dessiner, face à la mer ! Nossa casa e tua casa, notre maison est la tienne. »

Le restaurateur les remercie mais il évince l’offre. Quitter « l’Arawak » serait abandonner le navire en pleine mer. Pour la mémoire d’Ana Carolina, et de tout ce qu’ils ont construit ensemble, il se doit de continuer à guider la barque, tenir le gouvernail jusqu’à la destination finale, mais si les vents décidaient subitement de prendre une autre direction, pour qu’il rejoigne sa bien-aimée, il lancerait définitivement l’ancre dans le sable.

 

 

C’est à l’âge de 17 ans, après avoir lu une histoire de Christophe Colomb que l’idée d’ouvrir un restaurant à viande lui parut une évidence. Dans ce livre, il se racontait que les indiens Arawaks, des amérindiens des Antilles, issus de la forêt Amazonienne, furent les premiers à trouver la manière de conserver la viande : ajouter beaucoup d’épices puis stocker dans des lieux frais. Valente aimait croire à toutes ses histoires, où le navigateur expliquait les premières façons de cuire le gibier. Les indigènes transmettaient leurs traditions aux espagnols : la faire cuire sur une plate-forme de bois au-dessus d’un feu, à cuisson lente. Et le mot barbacoa, barbecue, prit toute signification :  un cadre de bois latté servant de sommier.

Valente, pendant ses heures de gloire, aimait faire circuler cette légende auprès de ses clients les plus fidèles, qui s’empressaient de les raconter à leurs amis, qui venaient ensuite à la churrascaria, le restaurant à viande, pour écouter la légende par le vieux brésilien, et admirer l’immense toile qu’il avait peinte : une famille d’Arawaks cuisant de la viande au-dessus des troncs de bois.

Aujourd’hui aussi le restaurant bat son plein ! Chacun est à son poste. Les serveurs passent à tour de rôle pour proposer les dix variétés de viandes différentes. Elles sont présentées en brochettes, le garçon n’a plus qu’à couper de fines lamelles de viande dans l’assiette du client, muni de son couteau aiguisé.

Ana Carolina, bien sûr, est à l’encaissement des clients. Aucun mot d’encouragement pour son équipe. Valente est fatigué à faire des allers-retours, pour débarrasser les tables, ramener le tout en cuisine. Les plateaux sont lourds et chargés. Le masque anti Covid-19 l’étouffe. Sa hanche lui fait très mal. Il commence à boiter. Il reste tout de même attentionné avec les clients.

Soudain, le corps du vieux brésilien, le lâche d’un coup. Il trébuche avec un plateau rempli. Tous les serveurs accourent pour le relever et ramasser la vaisselle. Il les remercie, le regard baissé.

Sa belle-fille, reste de marbre et lui lance un regard noir. Elle exige qu’il se remettre rapidement au travail.

  • Idoso ! Idiso ! les clients s’impatientent ….

Valente obéit. La douleur transperce ses vieux os, il serre les dents. Il souffre mais ne lâche rien. Son équipe à besoin de lui. Il tiendra bon. Jusqu’à ce soir minuit.

Le vieux brésilien, se trouve maintenant dans sa chambre, seul. Les clients sont partis et les employés rentrés chez eux. Ana Carolina n’a pas entendu la fermeture pour s’éclipser. C’est Valente qui s’est à nouveau chargeait de faire la caisse, et c’est lui qui déposera la recette à la banque, demain à la première heure.

Pour se réconforter, Valente a pu récupérer quelques côtelettes de veaux au gros sel, qu’il dévore. Les papilles occupées, il oublierait presque la douleur. Pour se détendre encore, il se met à dessiner ce que le miroir lui renvoie. D’abord il esquisse à grands traits, d’un geste rapide et juste. On distingue son visage entouré de nature, sa barbe est fournie, épaisse, son regard vert est étincelant, son sourire paisible, sur la droite proche de sa bouche, apparaît une silhouette de dos, un homme marchant d’un pas assuré. Finalement, le vieux brésilien s’endort, crayon de papier à la main. Par la lucarne le reflet d’une pleine lune illumine sa peau vieillit, présageant des changements à venir.

Ce matin, sa belle-fille est convoquée par la police, une plainte a été déposée contre elle, pour maltraitance et esclavagisme d’un idoso. Les agents passeront aussi au restaurant, vérifier les conditions de vie de Valente.

Quand la police arrive enfin, elle ne trouve pas le vieil homme. Juste son dessin posé sur le matelas au sol. La pièce sent l’humidité, le point d’eau est rempli de moisissures, et les toilettes inexistantes. Ana Carolina s’excuse, et affirme que des toilettes devait être posées. Ses mots sonnent faux.

Il n’y a qu’un pot, dans un coin, dont on comprend rapidement l’usage. L’oficial de justiça, l’officier de justice se saisit du portrait de Valente. Aucun doute, le idoso exprime sur cette image, l’enferment et le désir de liberté.

Les amis – collègues de Valente s’inquiètent de sa disparition. Quelques semaines plus tard, la nouvelle arrive à leurs oreilles. Valente a été vu sur l’île d’Itaparica, vivant dans une cabane de pêcheur, renommée Yemaja – Arawak. Le vieux brésilien a été aperçu à plusieurs reprises, peignant au bord de l’eau turquoise, en forme et heureux ! Il peint des indiens. Cette information précise confirme qu’il s’agissait bien de Valente ! et que ses anges gardiens à coiffe et à flèches, ne sont jamais très loin.

Nos remerciements à l’illustrateur : Julien Cohen (pseudonyme « Superleyo ») est à la fois illustrateur, peintre, dessinateur, auteur de livres jeunesse et graphiste publicitaire depuis 20 ans. Pour lui, l’essentiel est de raconter une histoire pour plonger le spectateur dans la rêverie, la réflexion et la beauté.

Son site d’œuvres artistiques :

https://www.etsy.com/shop/Superleyo?ref=search_shop_redirect

Son portfolio publicitaire :

http://www.superleyo.com

 

 Nathalie Maranelli, bio express

Née à Paris en 1971, d’une mère brésilienne et d’un père français, arrière petite fille d’un chamane chef de tribu, Nathalie Maranelli vit actuellement à Paris. Elle est l’auteure d’un premier roman, « De miel et de saké » (éditions Lazare et Capucine), et d’un récit autobiographique, « Parfums d’infancia » (L’Harmattan). Son site personnel se trouve ici : http://nathaliemaranelli.com

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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