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Chez les Yanomanis avant la Covid-19.

Par Nathalie Maranelli

Quelque part en Amazonie : 11 Avril 2020

Aké, un indien Yanomani, vit dans la forêt tropicale dans les montagnes entre le nord du Brésil et le sud du Venezuela. Le voilà sur le point de présenter les trois cent quatre-vingt-dix neufs autres membres de sa famille à la photographe.

Il dit cela en la nommant : « Valeria la photographe. »

Ce qu’il ne le sait pas, c’est que Valeria est fébrile d’avoir été invitée. C’était comme une évidence qu’elle rencontre ce peuple. Sa mère, sa grand-mère et son arrière-grand-mère ont toujours insisté en lui affirmant que son aïeul paternel était un des leurs. Aujourd’hui mère, le besoin est comme viscéral d’en savoir plus, de comprendre au mieux cette histoire, de l’apprivoiser puis la transmettre à son fils de huit ans, fascinée qu’elle est par les indiens, les arcs, les flèches et les peintures des visages, des corps, les codes.

Son effervescence se relâche s’estompe, elle se déchausse et pose enfin, un pied dans la maloca, maison communautaire, faite de bois, circulaire, haute de plafond, à ciel ouvert, soutenue par quatre piliers.

 

À sa grande surprise, elle ne se sent pas comme une étrangère. Les quatre piliers de la maloca déterminent où sera enterré chaque membre de la famille. Son ancêtre avait sûrement dû bénéficier de cette coutume : « Est-il mort de vieillesse ou de maladie, ou tué par des bûcherons ? » Mille questions tourbillonnent.

S’apaiser, se raisonner ; elle ne trouve pas de réponse.

 Aké lui sourit, les yeux bridés, comme les siens. Elle réalise que ni le temps, ni la distance, ni le métissage n’ont effacé leur lien de parenté.

Il lui explique qu’ils ne resteront vivre ici qu’une dizaine d’années. Le temps que dure à peu-près leur maloca. Dès que le bois commencera à pourrir, elle sera détruite. Ils partiront et reconstruiront ailleurs. Sur un nouveau bout de terre, ils désherberont les alentours pour protéger yona la maison, des animaux, des esprits, des éventuels ennemis, et des arbres qui pourraient tomber. La porte d’entrée sera en forme de cercle également, orientée vers le coucher du soleil. Le sol restera en terre battue.

Jouant de ses pieds nus, Valeria caressa le grain âpre du sol. Dans cette shabono, maison, il n’y aura pas de chef, pas plus qu’aujourd’hui, chaque membre de la famille restera indépendant et continuera à préparer son repas dans son coin du foyer. Au centre de la maloca, ils se retrouveront uniquement pour les fêtes, les cérémonies, les jeux et y prendront d’importantes décisions.

D’instinct, elle ressent le regard de femmes vers elle, inspectant ses vêtements, l’appareil photo qui pend toujours autour de son cou. Elles se sourirent. Les femmes Yanomani vivent nues ou presque, elles portent juste un bout de tissu rouge avec des franges, cachant ainsi le sexe. Leurs poitrines sont tombantes, embellies de peintures écarlates dessinant ainsi la forme de leur corps. Les enfants aussi portent le même bout de tissu rouge à frange et les mêmes peintures.

 

 Son hôte l’invite vers le hamac conçu de fibres de bananier qui lui est destiné. Son voisin de nuit, s’appelle Kopenawa, le grand chamane de la maloca, il doit avoir au moins cent ans. Lui, ne parle pas le brésilien et Aké se charge de faire la traduction : il lui dit qu’il a bien connu l’un de ces ancêtres, chamane aussi, qu’ils étaient de très bons amis. » « Valeria la photographe » ne s’attend pas à cette confidence et s’interroge : « Comment peut-il connaître ses origines ? » Aké lui pose immédiatement la question. Le vieux chamane répond : « Je l’ai vu dans ses yeux, la même lueur, couleur, force, Ermilhio en femme et les Xapiripë, les esprits me l’ont confirmé. » L’ancien pose sa main sur son front, elle est bouillante. Tout à coup se dégage une odeur jamais sentie auparavant, un mélange de maïs grillés et de viande. À voix haute, il prononce une prière. Elle demande la traduction, anxieusement, à Axé, mais il ne veut pas lui répondre.

 

Cela faisait des millénaires en effet que les Yanomani vivaient ainsi au sein du plus vaste territoire forestier autochtone du monde. Depuis quelques années, ils étaient attaqués par les bucherons qui voulaient leur voler leur bout de terre et par les orpailleurs qui n’hésitaient pas à les tuer ou à les empoisonner. Parfois, quelques missionnaires religieux décidaient de s’établir sur place pour les aider. Cette affluence de personnes ramenait des maladies comme la rougeole, la malaria, la grippe. Beaucoup d’indiens en étaient morts. Ils ne développaient aucune résistance immunitaire à ces maladies venues d’ailleurs.

Les indiens brésiliens ne jouissaient toujours pas d’un droit de propriété sur leur terre. Le nouveau gouvernement de Bolsonaro refusait ce droit. Les politiques brésiliens essayaient de réduire l’espace du territoire des Yanomani, le remplaçant par de l’exploitation minière, de l’élevage. Et comble de tout, depuis peu, l’armée brésilienne s’y était installée obligeant les femmes Yanomani à se prostituer, avec ce que cela suppose de traumatismes, de honte, de douleur et de maladies sexuellement transmissibles.

 

Elle remarque qu’il y avait peu d’hommes dans la maloca. Axé lui explique qu’ils se chargent de la chasse avec leurs arcs. Ils ramènent du pécari, du chevreuil, du tapir ; et attrapent leurs proies avec le curaré, une substance extraite de certaines lianes de l’Amazonie, qui agit comme un poison. Le chasseur ne mange pas la viande qu’il a tuée. Il l’offre à sa famille et à ses amis. En échange un autre homme lui offre sa proie. Être chasseur ! Une des qualités les plus prestigieuses pour les hommes, mais ce sont les femmes qui apportent 80 % de l’alimentation, s’occupant des jardins et faisant pousser des espèces végétales très variées et fort utiles. Sa famille Yanomani se nourrit également de noix, de crustacés, de larves et d’insectes.

Axé lui offre du miel sauvage, sur une feuille de bananier, tout en faisant l’éloge du nectar des dieux : « Il symbolise la douceur, l’amour, la longévité et le plus important c’est qu’il nous soigne des maux de gorge, des brûlures, cicatrise nos plaies, nettoie, nous faisons même des pansements avec. À chaque naissance, nous humectons de miel les lèvres du nouveau-né. Certaines fois nous embaumons nos morts avec. Il offre de l’énergie à nos jeunes et à nos vieux aussi. »

Axé et Valeria quittent la maloca pour accompagner les femmes à la pêche. Elles assistent à la préparation du timbó : poisson broyé, mélangé à neuf types de plantes, le tout dilué dans l’eau. Cette substance étourdit et paralyse les poissons qui remontent alors à la surface.

 

Axé lui tend un panier pour sa première pêche dans le grand fleuve Orénoque.

 

Valeria aime son métier : attraper les instants de vie au vol ! Ce sont les portraits qui l’intéressent le plus. Son dernier reportage : des travailleuses dans une usine de textile à Sao Paulo.

Elle n’est pas venue en Amazonie pour travailler, mais elle aimerait pourtant capter quelque chose de l’âme des Yanomani avec son Nikon D6. Axé pourrait ensuite leur montrer leurs portraits sur papier glacé. Avec ces images, elle exposerait certainement dans le monde entier et montrerait à tous l’existence des Yanomani. Ce sont eux qui prennent soin des forêts tropicales depuis des siècles, guérissent les animaux sauvages. Ils devraient être sauvegardés, et pourquoi pas rémunérés, mais surtout, être laissés en paix, voilà la plus noble de toutes les reconnaissances mondiales. Ils sont les gardiens de nos terres sacrées.

Personne ne les a photographié auparavant. Axé leur demandera leur accord et les rassurera. Depuis l’arrivée de Valeria, adultes et enfants craignent l’objectif, le voleur de l’âme.

Les femmes partent à la pêche, Valeria tient à participer. Elle introduit son corps dans l’Orénoque mais voit à peine ses pieds au fond de l’eau. Elle se concentre juste sur les gestes que les femmes lui montrent. Femmes et enfants rient de ses gestes maladroits, ses vêtements mouillés lui collent à la peau. A fotògrafa n’exprime pas sa crainte de se faire mordre par un candiru, un poisson plus redouté que le piranha. Le timbó a un effet immédiat sur les poissons.

 

Sortie de l’eau, elle reprend a câmera. Elle voudrait tant saisir ces instants autour du fleuve proche des cascades. Son appareil déclenche ses premières cartouches : Ixé, un petit garçon indigène suspendu à une liane et qui n’a peur de rien, saute dans l’eau. Elle saisit son mouvement dans les airs et ses yeux étincelants. Puis c’est Mahiana, jeune mère au bain avec son bébé qu’elle a entouré d’un tissu jaune contre sa poitrine. Sa main de mère bénit le front de son enfant. Le Nikon D6 saisit l’eau coulant sur le front de l’enfant et le regard de l’indienne. Lanhixà, la doyenne, vient s’assoir au bord du fleuve, ses pieds se balancent sous l’eau opaque et les poissons frôlent ses mollets. Le clic de l’appareil la surprend, son regard se tourne vers Valeria. Chacune de ses rides ensoleillées sont immortalisées. Nahiaxé, jeune indienne qu’elle imagine âgée d’une vingtaine d’années, lave ses longs cheveux noirs et épais, dans cet afflux de tous les plaisirs. Elle capte sa jeunesse vulnérable. Valéria et les femmes rentrent à la maloca satisfaites de leur butin. Les hommes allument le feu. Ce soir une fête aura lieu.

 

Premier décès de Yanomani par le Covid-19

Il n’avait que 15 ans. Nouvelle annoncée à la radio, seul moyen de communication avec les indigènes. C’est Axé qui se charge au quotidien de prendre des nouvelles de l’extérieur. Le Funai, Fondation nationale de l’indien, vient de suspendre les autorisations d’entrée sur les terres indigènes. Ils annoncent l’importance de maintenir les communautés isolées des villages et l’interdiction de se rendre en ville. Les ONG ne se déplaceront plus, toute information suivra par ce moyen.

 

Axé se doit d’informer de la mort de trois premiers Yanomani. Les indigènes pleureront et s’inquièteront car il ne pourra pas y avoir de cérémonie, il va falloir leur expliquer et ce sera un choc pour toute cette ethnie.

 

Valeria devra repartir au plus vite. Par crainte de les contaminer ou de l’être à son tour. Des postes de santé seront tout de même installés proches des zones les plus éloignées de l’Amazonie.

Sans l’accord du président Bolsonaro qui ne souhaite pas protéger les autochtones, la pandémie ne freinera pas ses projets de déforestation illégale.

Leur système immunitaire est fragile, leur proximité aux grandes villes sera plus que jamais une menace pour eux. De l’argent devra être versé au funai pour des aides alimentaires ou des moyens de transports pour de possibles évacuations en bateau.

Axé réunira les Yanomani au centre de la shabona. Il alertera sur les dangers de cette nouvelle maladie « de blancs » et les précautions à prendre. Interdira tous déplacements en dehors de leur terre. Kopenawa le chamane se lèvera et se placera au centre de la maison :

« Ce virus est un message adressé à l’humanité. L’homme n’est pas tout puissant. Il faut que nous continuions à nous battre pour que la terre soit plus fertile, nous devons continuer à chasser notre propre nourriture. Il faut que nos enfants puissent continuer à transmettre. Cette nouvelle maladie, nous la combattrons et sera un éveil pour toutes les consciences. Il faut croire aux esprits Xapiripë.  Ils rappelleront l’humanité à ses priorités. Si le monde ne change pas, nous retomberons malades jusqu’à l’extinction de notre espèce : l’Homme. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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