Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Che Mambo Che !

 

           Cela faisait plus de quarante-huit heures que le « pam-pam-pam/pam-pam » de la Clave donnait son rythme à la salsa, faisant vibrer les murs. Dix jours qu’elles vivaient ensemble, dix jours que Milena la suppliait de baisser le son de la musique au réveil.

- Nunca ! protestait Catalina. Célia Cruz, c’est la patronne et quand elle chante, on se tait !

Milena ne lui en voulait pas de ce ton dictatorial. Elle était déjà convaincue, « La Rumbera » c’était bien leur éclaireuse matinale. Dès l’aube, elles lui rendaient hommage en écoutant ses morceaux cubains et « sabrosos ».

            Ce matin-là encore, ses groupies mangèrent des papayes, mangues et bananes qui avaient mûri pendant des mois dans un cargo pour arriver jusqu’à la table ronde de la cuisine de cet appartement prêté, qui lui, se situait dans le XVIII ème arrondissement à Paris.

Redressée en demi-pointe sur des talons aiguille, contractant et relâchant son fessier rebondi par intermittence, Catalina relança son discours, réexpliquant son lien de parenté avec la Diva ; Milena finit par vouloir la croire. Célia Cruz était bien sa tante !

Haut perchée sur ses chaussures de scène, dorées et à hauts talons, quinze centimètres… au moins, vêtue d’un minuscule bout de tissu, elle s’amusa à faire des allers-retours dans chaque pièce, pavanant en rythme ses formes semi-dénudées et vantant haut et fort ses connaissances.

 

-          « CHE Mambo, CHE le PREMIER MAMBO qui fut joué en France en 1945 ! »

 

Elle avança son pied gauche, bascula le poids du corps sur le pied gauche, décolla le droit, le posa, puis ramena le gauche en arrière, et revint sur la position de départ, pieds côte à côte.

Puis elle répéta les pas – huit temps – deux mesures – six mouvements.

Son corps était aussi ferme qu’un ananas parfumé cueilli au petit matin. Elle l’entretenait chaque soir, comme danseuse d’un cabaret parisien, rue de Tilsitt dans le XVII ème arrondissement.

Sa rémunération illégale l’arrangeait : plus qu’en argent, elle consistait en services, diététicienne, coiffeur afro, manucure, esthéticienne, styliste, une masseuse et un chorégraphe à disposition pour continuer à entretenir sa souplesse sa tonicité. De faux semblants pour quelques moments de gloire. Mais Catalina se sentait tout de même privilégiée. À Cuba elle n’avait rien de tout cela.

En attendant de devenir la prochaine Célia Cruz ou de se trouver un mari français, Mademoiselle Valdéz Guevara avait tout de même l’air d’une péripatéticienne.

Milena ne le lui dirait pas.

 

            Tout Cuba était dessiné sur le corps brun. Mais l’odeur de tabac qui transpirait de ses pores était d’une puanteur à laquelle la Française ne s’habituerait jamais. C’était le quatrième flacon de Rumba de Balenciaga qu’elle lui offrait. Catalina s’en aspergea avec entrain et joie et affirma que ces bouquets d’odeurs français étaient une bénédiction pour une étrangère sans-papiers et noire. Milena ne comprit pas très bien ce que le mot « noire » venait à faire là-dedans. Malgré le liquide parfumé qui coula à flots sur la nuque de Catalina, un relent de moisissure persista. Le bouquet du cigare et celui des senteurs florales ne firent définitivement pas communion.

 

            Le semaine dernière, Milena donnait encore des cours de français à des étudiants hispaniques, et commençait à avoir beaucoup d’élèves, pour la plupart fainéants. Soudain, elle avait décidé d’arrêter ce traintrain infernal qui accaparait tout son temps. Elle démissionna, donna le préavis de son appartement et mit tout en œuvre pour devenir un jour ou l’autre un écrivain. Elle avait tout de même proposé à Catalina des cours de français gratuits. La Cubaine répondit qu’elle parlait déjà assez bien avec son corps, propos qu’elle fit suivre d’éclats de rires. À ce moment-là, l’ancienne enseignante aperçut toute sa dentition blanche, « ultrawhite », parfaitement alignée, contrastant avec le noir ébène de sa peau de velours et ses yeux de biche. Mais la professeure se méfia de cette légèreté soudaine, et devina au fond de son regard un désir presque sauvage de s’en sortir !

Nathalie Maranelli

 

 

 

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :