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En rentrant rue Trivalle ce jour-là, je découvre une rue mouvementée, des touristes assis aux terrasses des cafés, des va- et -vient de familles de diverses origines, des langues qui se délient dans des idiomes différents. Je me fraye un passage pour rentrer dans l’immeuble. Mon compagnon et moi l'avons rénové et y proposons des hébergements aux touristes.
Dans la première chambre que je loue, j’aperçois un livre oublié sous un oreiller. J’ai déjà eu à renvoyer des tas de choses par la poste : un chapeau aux Etats-Unis- un chargeur de téléphone au Québec - un trousseau de clefs en Australie – un portefeuille en Bretagne – des lunettes de soleil de marque en Russie – un étui de lentilles de contact au Japon – une peluche en Angleterre, entre autres …. Parfois il y a des oublis plutôt gênants: les menottes d’un couple russe retrouvées sous une couverture tâchée, ou encore un sextoys en forme de canard oublié par une japonaise de vingt-ans. Je n’ai jamais osé les rappeler.
 
Aujourd’hui c'est un livre, pour la première fois. Je relève l’oreiller du bout des doigts et le saisis rapidement. « Le dernier voyage du Patagonia Express », dédicacé en espagnol.
 
Par mi amigo Javier de Pantagonia,
Por todos los años pasados en el infiernio y paraiso juntos.
Fuerte abraços,
Luis Sepúlveda.
 
Whaou! super! Luis Sepúlveda, une de mes références littéraires, renforcée par mon vécu et mon parcours en Amérique du sud et Centrale. Je repense avec beaucoup de tendresse au « Vieux qui lisait des romans d’amour » et au lien que j’ai pu entretenir avec ce roman pendant des années. Adolescente, je ne lisais pas forcement beaucoup, je préférais danser.
 
Avec le temps mon corps a adouci sa cadence mais mon esprit s’est mis au galop.
Pendant les vacances scolaires d’hiver chiliennes nous partions profiter de l’été français. A l’aéroport "Arturo-Merino-Benitez" de Santiago, je voulais me donner bonne conscience: achète pour une fois un livre au lieu de prendre un magazine qui terminera dans une poubelle. « Le vieux ... » fut le premier que j’achetai avec mon argent de poche. Sa couverture colorée avec sa jungle luxuriante, ses fleurs exotiques et le guépard qui me fixaient du regard me convint.
Je connaissais Luis Sepúlveda de nom, ayant moi-même vécu cinq années au Chili sous la dictature de Pinochet. C’est surtout son parcours personnel qui m’interpellait à cette époque: étudiant communiste dans les années 1960, emprisonné sous le régime de Pinochet,condamné à vingt-huit ans de prison puis contraint de s’exiler en Suède, et enfin, de nombreux voyages en Amérique du sud.
Ce fut aussi le premier livre qui, à part « Le journal d’Anne Franck » imposé à l’école, ne me laissa pas indifférente.
Sur cette édition découverte dans la chambre, je lus la dédicace de Luis Sepúlveda et, en une fraction de seconde, mes souvenirs chiliens remontèrent. Toutefois, il me fallait retrouver le propriétaire de ce livre au plus vite.
Je vérifiai ma liste de réservation : une personne – argentin - trois nuits - langues espagnol - anglais.
Me revint rapidement à l’esprit l’image de cet homme : mal rasé, un mètre quatre-vingt-quinze, portant un chapeau de cow-boy, un jeans bleu foncé troué au niveau des genoux et une chemise à carreaux impeccablement repassée. D'une de ses poches de chemise dépassaient un stylo et un petit carnet, je me souvenais bien m’être dit: il doit noter des idées. Je connais bien ces petits carnets qu’on trimballe partout avec soi et que l’on cherche précipitamment au fond de son sac, et qui sont si nécessaires pour attraper au vol des idées filantes.
Lors de sa réservation, le cow-boy nous avait envoyé un message plutôt cocasse : il voulait s’assurer qu’il n’y aurait pas de pied de lit qui l’empêcherait d’allonger ses très grandes jambes.
Il était arrivé un mardi et nous étions vendredi. L’accueil s’était fait simplement, en espagnol et nous avions même blagué au sujet du lit pour ses grands pieds.
Je décidai de l’appeler avec WhatsApp.
- Hola Javier ! Je suis Nathalie à Carcassonne.
- Hola Nathalie !
- Je ne vous dérange pas ?
- Non pas du tout, je faisais une pause déjeuner sur l’aire d'autoroute, c’est parfait.
- Vous avez oublié un livre, voulez-vous que je vous le renvoie ?
- Mince, jusqu’en Argentine "Patagonia" ? non, non ne te dérange pas. Cependant, pourrais-tu le renvoyer à un ami en Espagne ? ça sera plus simple, il me le ramènera le mois prochain.
- Bien sûr, avec plaisir. Vous m’envoyez l’adresse sur WhatsApp ?
- Ok, je le fais tout de suite, muchas gracias Nathalie et aussi pour votre accueil !
- Merci à vous Javier, bon retour et peut-être à une prochaine !
- Chao !
- Chao !
 
Peu après, j’ai reçu l’adresse sur mon téléphone :
Chère Nathalie, voici le nom et l’adresse de mon ami :
Luis Sepúlveda, avenida del portal de l'angel, 11 - 13, 08002 Barcelona,Espagne. Gracias.
Pour des raisons de confidentialité, je ne dévoilerai bien sûr pas sa véritable adresse.
 
Incroyable ! Javier venait de m'envoyer l’adresse de Luis Sepúlveda, l'auteur qui avait écrit le premier livre que j’avais acheté, adolescente, et surtout le premier que j'avais lu jusqu’au bout. Ce livre qui était resté longtemps ma seule et unique référence littéraire. Je ne deviendrais une vraie lectrice que bien des années plus tard.
 
Je ne pus m’empêcher de lire les premières pages.
 
Minuit, la journée vient de s’écouler, je referme le livre à la page 192. FIN.
Entre sommeil et rêverie, je garde en tête des images et scènes du livre: le visage "Del Abuelo," de Luis Sepúlveda lui tendant une glace et des boissons gazeuses, ce Chili que j’aime tant, sur des bobines super 8 . J’accompagnais Luis Sepulveda dans ce train "La trochita," et à chaque arrêt nous embarquions les autochtones et chantions tous ensemble. A la fin du voyage « dans le grand sud » en Patagonie, nous nous laissions aller, entre l’Argentine et le Chili, nous appropriant
la cordillère des Andes et, entre la pampa, la forêt, les archipels, les îles et les montagnes, nous cavalions tels des animaux sauvages en liberté.
 
Dès le lendemain matin, j'écrivais soigneusement sur une enveloppe matelassée les coordonnées de Luis Sepúlveda. J'ajoutai à l'envoi une lettre manuscrite.
 
 
Cher Luis,
 
J’ai hésité à vous écrire ces quelques lignes. Votre ami Javier, dont j’ai fait la connaissance à Carcassonne a oublié son exemplaire de « Patagonia Express ». J’ai été agréablement surprise quand j’ai découvert que vous en étiez l’auteur.
« Le vieux qui lisait des romans d’amour » m’accompagne depuis mon adolescence et m'a sauvée de beaucoup de situations embarrassantes. Vous avez été le premier écrivain que j’ai réussi à lire jusqu’au bout et c’est bien vous qui m’avez entraînée dans cette délicieuse spirale littéraire ; aujourd’hui à mon tour, j’essaie d’écrire des histoires !
 
Je voulais simplement vous remercier. MUCHAS GRACIAS.
 
Amicalement,
Nathalie Maranelli "Rouge Brésil"

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