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        La poète et moi passons notre temps à parler de nos projets d’écritures, de livres, d’émissions littéraires et du dernier livre que nous avons lu. Nous échangeons des passages de lecture de nos romans par téléphone plusieurs fois par semaine. C’est important d’avoir des complices surtout pendant les périodes de création. Cela fait maintenant quelques mois que je suis sur l’écriture d’un roman, « De Miel et de Saké ». Mon amie poète a pris la décision de se lancer dans l’écriture d’un premier roman à 70 ans, c’est un nouveau défi pour elle, elle y arrivera c’est sûr.

 

Nous nous posons dans un café, Chez Marcel, rue de Rémusat, proche de la Chapelle des Carmélites dans l’intention d’aller écouter une lecture alternée par Patrick Poivre d’Arvor et son frère. Ils liront des lettres écrites par Vincent Van Goh à son frère Théodore, témoignant de son travail sans relâche et de sa dévotion à sa peinture.

Joli clin d’œil de Patrick et Olivier à Vincent et Théodore.

Nous ressortons de notre bulle littéraire un moment, Monique me reparle d’un chagrin qui lui pèse au quotidien, celui qu’elle peut ressentir n’ayant plus de nouvelles d’une de ses filles. Je décide d’écrire à cette fille égarée.

 

Je crois en la force des mots et le chagrin de mon amie me révolte.

 

Tout compte fait nous troquons les frères Poivre D’Arvor pour Christine Angot, difficile de faire des choix dans cette journée des mots. Les horaires se chevauchent et pour des éprises de littérature comme nous, cela devient un vrai casse-tête.

Pour le moment je m’abstiendrai de parler d’Alain et de Dany, de peur devoir faire un choix car Monique me donne carte blanche.

 

Nous sommes curieuses de découvrir cette femme au fort caractère. Angot est comme un aimant duquel, une fois collé, on a du mal à se décrocher. Elle lira des passages de son nouveau livre Un amour impossible, dans lequel elle raconte son amour inconditionnel envers sa mère et aussi le père, qui aura finalement anéanti tous ses repères. Nous quittons le café allégrement, pressées de nous trouver à l’auditorium Saint-Pierre des Cuisines. En arrivant dans la cour de la chapelle nous apercevons un stand sur le lequel reposent des livres qui n’attendent que d’être serrés entre deux mains pour s’éveiller.

Bien sûr Monique et moi accourons pour voir ce qui se propose et focalisons sur les livres de Christine Angot, à ce moment un jeu de rivalité démarre entre Monique et moi :

Elle regarde attentivement l’ouvrage que j’ai saisi.

-       Il est bien celui-là ?

-       Oui.

 Et je n’en dirai pas plus.

De mon côté je la regarde, intriguée : de quel livre parcourt-elle la quatrième de couverture ?

-       Alors, ça a l’air bien ?

-       Je ne sais pas, me répond-elle.

-       C’est celui-là que tu vas prendre, Nathalie ?

-       Je ne sais pas et toi quel livre vas-tu choisir ?

-       Je ne sais pas encore.

 

Je ne souhaite pas vraiment qu’elle achète le même que moi, je trouve que c’est un choix personnel. Elle me repose la question et je lui réponds vaguement.

 En même temps son choix m’intrigue, généralement elle en fait de bons.

Finalement sans nous accorder, nous choisissons et achetons le même livre, L’inceste. Le titre me fait froid dans le dos et ce ne sont pas spécialement de belles images qui me viennent en tête. Pourtant la quatrième de couverture m’a convaincue. On parle d’une Christine Angot gagnante, qui bouscule les formes, les cadres, les codes et tout ça me plaît.

 

J’ouvre le livre avant de régler et je suis déjà envoutée, Christine Angot est déjà là, avec son lecteur, j’entends sa voix et sens sa présence à mes côtés.

No man’s land

J’ai été homosexuelle pendant trois mois. Plus exactement, trois mois, j’ai cru que si j’y étais condamnée. J’étais réellement atteinte, je ne me faisais pas d’illusions. Le test s’avérait positif. L’inceste, Christine Angot.

 

Monique est pressée d’entrer et de pouvoir s’installer car elle est un peu essoufflée, nous avons beaucoup marché dans la ville rose.

Je la rejoindrai un peu plus tard, le temps d’aller retirer de l’argent à un distributeur. C’est elle qui choisira nos places, je lui fais confiance.

Je rentre dans cette l’église du IVème siècle pour y retrouver mon amie à qui je tiens beaucoup et qui m’a réservé une place. En attendant le début de la lecture de Christine Angot, la poète a commencé la lecture du livre que nous venons d’acheter mais la connaissant bien et regardant l’expression de son visage, je vois bien qu’elle est déçue.

-       Ce n’est vraiment pas de la littérature, dit-elle sur un ton sec.

-      Pourquoi dis-tu ça ?

-       On n’y comprend rien.

-       Pas du tout, j’ai lu la première page, c’est bien écrit et c’est même très bien écrit. C’est vrai, vif et spontané, tout ce que j’aime !

Monique sur un ton ironique : -       en tout cas ce n’est pas du Proust !

 

Un vieux monsieur, je dirais même un très vieux monsieur, se trouve sur ma droite, il est très attentif à notre conversation, ça le fait sourire.

 

Monique est très attachante et communicative. Elle lui adresse la parole :

-       Et vous monsieur, qu’en pensez-vous ?

-       L’avez-vous lu ?

-       Oui, c’est un bon livre toutefois un peu dérangeant, du Christine Angot.

Je rétorque.

-       Ah ! tu vois c’est un bon livre.

Monique s’affaire et ne lâchera pas.

-       Eh bien, tu la comprends cette phrase, et vous monsieur ? A la page 16.

 

J’ouvre le livre à la page 16, penche le livre vers le vieux monsieur et je lis.

 

Encore maintenant, il ne faut pas que je pense à ses yeux. Je reste fragile. Son regard est terrible. Pour moi. Avant, personne ne lui avait dit. Paraît-il. Sous aucun prétexte. Je n’en veux. Devant-toi-surex. Poser mes yeux. L’inceste, Chritine Angot.

 

-       Quelle phrase ? Tout me semble clair.

-       Devant-toi-surex. Devant-toi-surex- Devant-toi-surex, me répète Monique exaspérée.

-       Oui, je vois très bien ce qu’elle a voulu dire.

Je défends Christine Angot corps et âme. Je sens bien que ça me tient un peu trop à cœur.

 

-       Elle doit faire référence à quelque chose de très personnel et puis elle écrit ce qu’elle veut, C’EST SON LIVRE ! Et puis ça me dit quelque chose, peut-être dans une chanson, je ne sais plus trop. En tout cas ça ne me dérange pas du tout et puis on n’est pas obligé de tout comprendre à chaque fois qu’on écrit, si le sentiment est passé, c’est l’essentiel.

-       Enfin, insiste Monique, ce n’est pas du Proust.

-       D’accord, ce n’est pas du Proust, mais ce n’est pas comparable Monique ! Pourquoi cette obsession de vouloir trouver à chaque fois des similitudes ? Proust c’est super Proust ! moi aussi j’ai bien aimé son roman A la recherche du temps perdu. Proust c’était dans les années 1900 et je ne sais quoi.

 

Le vieux monsieur intervient. Ce livre a été publié en 1913.

 

-       Tu vois et nous sommes en 2016.  

 

Apercevant Christne Angot rentrer dans la pièce, nous nous sommes tus et d’un regard allié, l’une et l’autre avons immédiatement oublié notre désaccord.

Christine jette un rapide coup d’œil à la salle, s’assoit face à une petite table, pose son livre, soupire, épie rapidement son public, prend sa tête entre ses mains, se redresse et démarre la lecture.

A peine avait-elle commencé, que deux femmes se trouvant devant moi commencent à râler.

-       On n’entend rien, elle pourrait lire plus fort, son micro ne marche pas. 

 

Je ne suis pas de leur avis, c’est un texte intimiste, le ton y est. Je m’adresse à Monique :

-       Elles devraient peut-être se taire et on entendrait mieux.

Monique est plutôt de leur avis et me chuchote à l’oreille.

-       C’est vrai qu’on n’entend rien.

 

Je ne répondrai pas et utiliserai ma méthode de concentration, celle que j’adopte dans les cafés pour écrire et ne pas me laisser déconcentrer par ce qui m’entoure, et ça marche.

 

Il ne reste plus que la voix de Christine Angot et ma voix intérieure. Je suis attentive. Je la suis mot à mot, j’entends les points, les virgules, les points d’exclamations, j’apprécie ces silences, j’entends quand elle reprend son souffle, je l’encourage en cachette. Dans sa voix je perçois de l’amour, de la crainte et de la jouissance intellectuelle. Elle est bien là et vit à travers ses lignes.  

 

Elle nous lit la rencontre entre ses parents, j’imagine le visage de cette mère de vingt-six ans, employée à la sécurité sociale, je me représente des images de ce père trentenaire issu d’un milieu bourgeois travaillant comme traducteur dans une base américaine.  

Il avançait vers leur table. Il l’a invitée à danser, elle s’est levée, elle portait une jupe blanche avec une ceinture large. Ils se sont faufilés en direction de la piste, en arrivant sur le parquet il a souri, elle était prête à se glisser dans ses bras, il a pris sa main pour la guider, et la faire évoluer parmi les danseurs. A ce moment-là l’orchestre s’est mis à jouer les premières mesures de : « Notre histoire c’est l’histoire d’un amour » Un amour impossible, Christine Angot.

 

Les cordes vocales de Christine Angot sont maintenant bien échauffées, son articulation est précise, son corps accompagne majestueusement sa voix. Elle est vêtue d’un chemisier noir, d’un jeans qu’elle a pris le temps de retrousser, elle porte des sandales à talon en cuir marron qui amènent à sa silhouette une touche de féminité.  Malgré la simplicité de sa tenue, ses cheveux courts et son visage dépourvu de maquillage, je la trouve maîtresse de son moment.

Plus elle avance dans sa lecture, plus mon cœur s’accélère, la situation amoureuse de ses parents se complique. J’accompagne Christine pendant sa naissance, je la vois grandir entourée de cette mère et grand-mère aimantes. Je perçois l’absence de ce père qui commence à peser.

 

La voix de Christine devient plus rauque, elle y aborde des sujets plus graves, l’abus, le viol.  

La fin de la lecture approche, mon souffle devient moins fluide, mon cœur est toujours autant accéléré, l’éponge des émotions que je suis, ressent de la révolte ….

Je regarde attentivement son visage, bien sûr elle ne le perçoit pas, ses traits paraissent plus tirés qu’au début de la lecture, son corps est moins réceptif, sa voix fatigue. Je sais combien peut être éprouvant la lecture d’un texte devant un public, surtout quand on y aborde des sujets aussi personnels et qu’on se livre inutile, surtout que tu dis plus bas : elle vient de nous livrer sa vie. Une lecture est un cadeau que l’on fait au public, c’est comme ça que je le perçois. J’aurais envie d’aller vers elle et lui dire ça y est c’est fini, vous pouvez vous détendre. Et ajouter, merci.  

 

On applaudit, elle se lève, nous salue et se dirige vers la sortie.     

 

J’entends autour de moi des voix agacées :

-       Elle part ? elle aurait quand même pu rester pour dédicacer ses livres.

 

Je trouve que toutes ces réflexions sont déplacées, je me doutais bien qu’elle ne resterait pas pour nous parler. Elle vient de nous livrer sa vie, c’est déjà pas mal, non. Vous ne trouvez pas ?

 

Monique et moi sortons de l’église en silence, c’est rare, car habituellement nous nous précipitons afin de dévoiler nos ressentis, surtout après la lecture d’un écrivain.    

Il nous a fallu un certain temps pour retrouver nos esprits, les palpitations de nos cœurs n’avaient pas tout à fait récupéré leur rythme normal, ça prendrait du temps. Une certaine mélancolie rodait au-dessus de nos têtes.

 

Monique avait l’air touchée, elle était pensive.

NM.

 

 

 

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