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      Cette chaleur caniculaire me pénètre et réveille mes sens. Une énergie nouvelle m’envahit.

 Je souris et pose mon regard sur ce qui m’entoure. Deux jeunes chats roux sont perchés sur un muret. Une vieille femme avec un foulard bleu saphir sur la tête me scrute en me narguant entre deux bouffées de fumée blanche. Elle me sourit enfin, le cigare vissé aux lèvres.

De retour chez moi, après cette matinée de découverte à Cuba, La Isla Bonita, j’ouvre avec fierté la porte de mon appartement, immense et lumineux.

Je n’ai pas loué cet appartement. Les locations, ici, n’existent pas ou très peu. L’annonce d’embauche de la fabrique de cigares l’intégrait dans ses avantages. Et j’ai eu les clefs avant de savoir si mon poste était définitif.

Dans quelques heures, je ferai de la même façon un essai comme serveuse à « la maison de Célia ». Celia Cruz, la chanteuse y a fait ses débuts. Les murs du bar-restaurant sont tout entièrement tapissés de photos et des robes de La Diva Divina. La maison est généreuse : c’est un point de rencontres où artistes cubains et touristes se croisent, se mélangent, échangent, une ambiance qui m’a nourrie, et qui m’est familière.

L’authenticité de chacun se lit sur tous les visages, après une gorgée de mojito, et le « pam-pam-pam/pam-pam » de la Clave donne avec élégance le rythme à la salsa. La musique et l’alcool noient nostalgie et souvenirs jusqu’à les faire disparaître sur de nouveaux traits acidulés.

 

La vie est surprenante. Rien ne me destinait à venir dans ce pays. J’ai gagné le voyage grâce à un magazine féminin. Mon esprit s’est focalisé sur cette destination. Je n’ai parlé que de ça autour de moi, et tout le temps. À Paris, au pied de mon lit, un éventail de guides de voyages sur Cuba s’étalait. Dans le métro, d’insolents romans de Zoé Valdez et de Leonardo Padura m’accompagnaient, et la musique de Celia Cruz emplissait déjà mes oreilles. Au fil des jours, le visa de travail obtenu, j’étais prête à conquérir l’île ! 

 

Mon premier service se passe bien. Les clients sont patients et courtois. L’ambiance musicale est parfaite.

Plusieurs groupes de salsa passent dans la journée chez Célia. La patronne veut absolument que ça soit une grande scène ouverte, un tremplin pour les artistes cubains. Une des musiciennes m’a confié qu’elle  avait été une des choristes de Célia Cruz. Je ne devais pas en parler. Apparemment il y avait eu une histoire d’homme entre les filles. Sans rien demander, je l’avais deviné.

La patronne a la peau très foncée, - Je l’appelle la patronne, je n’arrive pas à retenir son prénom-  et porte une perruque, chaque jour différente. Elle est rousse aujourd’hui, la coupe au carré, et je lui trouve des petits airs de Célia Cruz.

 

J’ai mal à la plante des pieds. La soirée s’achève, des remugles de tabac froid et des effluves d’alcool infiltrent mes narines, jusqu’à mes poumons. Il est temps que je retrouve mon lit.

Avant de m’endormir, par habitude, je fais un point dans ma tête sur les bonnes et les moins bonnes choses vécues dans la journée. Je ressens le même bien-être que celui du jour où j’ai reçu l’appel téléphonique de cet homme à la voix inaudible qui m’informait que j’avais gagné ce fabuleux voyage et à qui j’ai dû faire répéter à plusieurs reprises, la bonne nouvelle.

 

À Paris, au consulat de Cuba, ils n’avaient pas bien compris mon souhait précipité d’obtenir un visa de travail de type A2, ni ce que j’allais faire là-bas. Me voyant déterminée, ils avaient fini par céder à ma demande.

 

 Ce matin, j’embauche pour mon deuxième poste. La semaine dernière, en France, je n’avais pas de travail.

 

Assise sur un gros caillou, devant la fabrique, je suis éblouie par les premiers rayons du soleil caribéen. Mes lunettes de soleil sont restées chez moi, en Europe, et je ne suis pas sûre de trouver les mêmes à Cuba. Je n’ai vu ici, jusqu’alors, que des sortes d’épicerie quasiment vides.

Autour de moi, mes compagnes de travail s’installent elles aussi sur de grandes pierres, proches de l’endroit où je suis. Elles sourient, rient fort, me disent toutes bonjour d’un Holà ! Joyeux. Des lunettes de soleil, ravissantes, cachent leurs yeux. Ça me rassure. Elles m’indiqueront l’adresse de leur boutique.

Les portes ouvrent à 6h30. Il est 5h45. Ici, on commence tôt le labeur, le climat chaud l’impose. J’arrive toujours en avance, où que ce soit. J’ai besoin de m’imprégner des lieux, des alentours, ça me rassure.

 

J’ai de la chance d’avoir trouvé ce second emploi : ici, à l’usine de cigares, l’autre, comme serveuse, en dessous de chez moi. Hier soir tout s’est bien passé, en fin de service la patronne est venue vers moi et m’a demandé :

–Hablas ingles ?

J’ai dit, oui, et elle m’a officiellement embauché oralement.

Pour le moment, je suis toujours assise au même endroit en attendant l’ouverture de l’usine. L’heure approche, je vais enfin découvrir ce que j’ai tant imaginé, et j’ai peur.  La réalité est une autre histoire.

 

J’y suis  ! 

Le plafond m’impressionne par sa hauteur, d’où fusent des bruits en continu. J’en découvre enfin la cause dans les piaillements aigus d’innombrables jeunes oiseaux posés sur de vieilles poutres. Mes collègues rieuses enfilent des blouses colorées, impeccablement repassées, sur lesquelles leur prénom est brodé.  Elles ne rient plus. Elles ont le visage fermé, elles attendent. Une cloche assourdissante retentit. Elles se précipitent à leur poste, s’assoient, et commence leur consciencieux travail.

 

Restée la seule debout dans cette immense pièce, je suis perdue ; je n’ose déranger les ouvrières. Mes doigts s’accrochent à mon sac. Je n’ai pas eu le temps de leur demander où je pouvais le poser. Elles ont l’air si concentrées, et impliquées dans ce qu’elles font, que ma requête serait déplacée. Je suis inquiète. Dans ce lieu, où même ma respiration résonne, je ne vois plus que ça, sur les poutres, des oiseaux, des petits rapaces, et encore des rapaces, suspicieux qui, de leur hauteur, me fixent.

 

Détachant mon regard des volatiles, j’aperçois à l’écart une vieille chaise en osier, en mauvais état.

 

Me voilà installée d’une fesse sur le côté le moins bancal de ce siège. Devant moi, une femme, dont l’agilité des doigts me subjugue, travaille. Je pourrais rester des heures à l’observer. Ses brunes et fines mains vernissées d’une poussière ocre étincelante concertent et font leurs gammes. Tandis que les dix doigts agiles s’agitent, je perçois le rythme ponctué du sourd crépitement du déroulage et du roulage des feuilles de tabac, et qui, sans fin, les entraîne. 

 

Mes pensées sont soudainement interrompues. La responsable s’est plantée devant moi. Elle me regarde quelques secondes, droit dans les yeux, sans une parole. Elle doit attendre que je m’explique.

J’ouvre enfin la bouche :

– Bonjour, je suis Emma, la lectrice française.

– Bien. Moi c’est Yoruba, la responsable de l’usine. Suivez-moi, me dit-elle, d’un ton sec.

  

Précipitamment nous traversons toute la salle pour nous retrouver dans le fond, sur une estrade. Face à moi, vingt-deux ouvrières relèvent dans le même temps la tête, braquent sur moi leurs yeux interrogateurs.

Distraite, je laisse maladroitement mon livre tomber à terre, et les marque-pages s’éparpillent sur le sol. Je suis confuse. Je m’étais tellement appliquée, toute la veille, à choisir les passages de ma lecture. Yoruba, voyant mon désarroi, ramasse vivement l’ouvrage, et mes petits cartons, puis, après une tape sur l’épaule, me sourit, descend de l’estrade, et me lance :

– Bienvenida y buena suerte ! 

 

Je ne me sens pas prête pour cette première lecture. J’ai les mains tremblantes, la gorge sèche. À l’instant d’ouvrir le livre, les cigarières ont toutes repris leur travail d’orfèvre. Un moment de solitude. Je m’égare.

 

En vingt-cinq minutes, ici, maintenant, ma voix inquiète doit séduire vingt-deux Cubaines outre Yoruba, la responsable. Si je veux rester dans ce pays, ce travail m’est aussi indispensable. Une minute d’attention par tête, me dis-je, ça devrait être possible. Je repositionne tant bien que mal le vieux micro rond et chromé qui se place mal,  et grésille dès que je le manipule. Quelques toussotements d’ouvrières, mécontentées par ce bruit, se font entendre. Pour un début, rien n’est vraiment à mon avantage.

 

Si on m’avait dit, il y a six semaines, que je deviendrai lectrice pour cigarières, dans une fabrique cubaine…

 J’ai choisi un passage du livre « Cent ans de solitude » de l’écrivain colombien Gabriel Garcia Marquez. Je l’ai lu en français, et aussi en espagnol : un vrai roman contemporain d’aventure. Son univers, dans la luxuriante forêt amazonienne, devrait captiver les ouvrières. Durant vingt-cinq minutes, elles s’évaderont sûrement. 

 

"Bien des années plus tard, face au peloton d’exécution, le colonel Aureliano Buendia devait se rappeler ce lointain après-midi au cours duquel son père l’emmena faire connaissance avec sa glace. Macondo était alors un village d’une vingtaine de maisons en glaise et en roseaux, construites au bord d’une rivière dont les eaux diaphanes roulaient sur un lit de pierres polies blanches, énormes comme des œufs préhistoriques."

 

Cela fait un quart d’heure que je lis, lorsque, soudainement, vingt-deux grincements de chaises couvrent ma voix enfin détendue, laquelle, avec assurance, traversait l’Amazonie.

Les mêmes rires que ce matin retentissent au dehors de la fabrique. Je n’ai eu ni le temps de relever la tête, ni le temps de refermer le livre. La salle est vide. Toutes ont quitté les lieux.

 

Comme un oiseau farouche devant l’espace, perchée seule sur mon estrade, je me laisse embaumer dans l’odeur du tabac, m’y étirant de tout mon long, respirant en profondeur la fragrance nouvelle, si miellée, si exotique, qu’elle envahit d’épices douces mes narines. Avec précaution, je repose un marque-pages à l’endroit que je reprendrai, la pause des Cubanitas achevée.

Ces rituels, avec le temps, finiront par s’’imprégner. Aujourd’hui, je dois me concentrer et réussir cet essai, quel qu’en soit le prix.

Elles reviennent. À leur passage, quelques regards braqués sur moi et des chuchotements me troublent. Les yeux rivés sur le livre, je reprends la lecture sans me poser de questions. Les fenêtres ouvertes laissent rentrer une douce brise, acidulée par l’odeur des feuilles du goyavier. J’imagine que cette brise parfumée porte mes mots que je prononce jusqu’aux oreilles de chacune de ces femmes vaillantes.

Au fur et à mesure que la lecture avance, les traits de leur visage s’apaisent, la fatigue s’envole, et leur expression s’épanouit.

Je poursuis avec délectation la lecture de Gabriel Garcia Marquez. Qu’aurait-il pensé, ce grand Señor, de ces femmes, isolées dans leur usine cubaine de cigares, écoutant l’histoire de son roman ?

 

"Le monde était si récent que beaucoup de choses n’avaient pas encore de nom, et pour le mentionner, il fallait les montrer du doigt. Tous les ans, au mois de mars, une famille de gitans déguenillés plantait sa tente près du village et, dans un grand tintamarre de fifres et de tambourins, faisait part des nouvelles inventions."

 

 Le dernier mot, "inventions", prononcé, je les remercie avec chaleur et émotion de leur attention, puis je regroupe mes affaires au plus vite.

 

En retour, je m’attends à quelques applaudissements. Il ne se passe rien. Concentrées tout comme en début de matinée, elles s’affairent à leur tâche. Décidant d’aller trouver Yoruba, et d’entendre son verdict, je les vois toutes, à mon étonnement, prendre une feuille de tabac inutilisable, et y inscrire quelque chose, puis Yoruba rassemble ces messages dans un vieux panier d’osier.

Tout d’un coup, je comprends. Elles viennent de voter.  Le destin de mon emploi se trouve dans la corbeille.

La vieille Yoruba se racle la gorge, comme cela lui arrive plusieurs fois par jour. Je l’ai remarqué, et j’imagine que les particules de tabac coincées dans sa gorge y sont pour une grande part. À cet instant, cette explication ne tient plus. J’imagine qu’elle cache une gêne, comme celle de devoir m’annoncer mon licenciement.

Maintenant elle déplie les papiers, sans avoir l’air de les comptabiliser. Ce n’est pas bon signe. Puis, elle se met à hurler, et à rire de plus en plus fort :

– Estas hijas mias !!!

 

Mal à l’aise, j’ai envie d’être fixée une bonne fois pour toutes et de rentrer chez moi au plus vite. Trop de pression en une seule matinée. Yoruba me fixe avec un grand sourire, relève son corps épais de la chaise et, sans empressement, s’exclame :

– Si! Si!, pero en francés!

– En francés, lui dis-je étonnée, vous voudriez que je continue à lire en français !?!

  

Les vingt-deux ouvrières se lèvent en même temps et, me fixant droit dans les yeux, me confirment en chœur leur enthousiasme à ma lecture :

–  En francés !!! 

L’émotion me submerge, tandis que je réalise ma chance. Je n’argumente pas ce choix surprenant de langue.  Je me laisse porter par cette drôle d’idée, pour laquelle je mettrai toute l’énergie et l’enthousiasme nécessaire.

Joyeuse et soulagée, des pleurs je passe au rire quand Yoruba, d’un coup, tape du poing sur la table, et, de sa grosse voix enrouée, fait rapidement comprendre aux cigarières qu’il est temps de reprendre la besogne, et, à la nouvelle lectrice, de rentrer chez elle.

 

Sortant de l’usine, je sens le soleil transpercer le cuir de mes sandales, se poser sur le dessus de mes pieds sur mes orteils, pour s’étaler sur le vernis rouge de mes ongles. J’ai déniché celui-là ici, dans un salon de coiffure clandestin. De provenance et de qualité sûrement douteuses, il resplendit, il brille, il s’impose.

NM

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